Quand l’agresseur tente de devenir la victime : le retournement rhétorique de la sénatrice paraguayenne face à Mbappé
L’affaire aurait pu rester simple.
Une élue tient des propos racistes contre Kylian Mbappé.
Le joueur répond.
L’indignation suit.
La faute est identifiée.
Mais très vite, le scénario bascule dans une mécanique plus
sournoise : celle du retournement rhétorique.
La sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, après avoir publié des propos racistes et animalisants visant Mbappé, ne se contente pas de retirer ses messages. Elle publie ensuite une lettre où elle reconnaît partiellement avoir mal agi, tout en demandant au joueur de s’excuser à son tour. Elle l’accuse même de violence de genre et menace d’actions légales.
C’est là que l’affaire devient intéressante sur le plan
psychologique.
Parce qu’on ne parle plus seulement d’un dérapage raciste.
On parle d’une tentative de reconstruction du récit.
Le mécanisme : déplacer le centre de gravité
Au départ, le centre du débat est clair : des propos
racistes ont été tenus contre un joueur noir, français, publiquement exposé.
Mais la stratégie de défense consiste à déplacer
l’attention.
On ne discute plus uniquement de ce qu’elle a dit.
On discute désormais de la manière dont Mbappé lui a répondu.
On ne regarde plus seulement l’agression initiale.
On examine la réaction de celui qui l’a subie.
C’est une mécanique très fréquente dans les conflits publics
: la réaction de la personne visée devient le nouveau procès.
Ce déplacement permet une chose essentielle : brouiller la
hiérarchie morale des faits.
Au lieu d’avoir une séquence claire — propos racistes,
condamnation, responsabilité — on fabrique une fausse symétrie :
“J’ai peut-être mal parlé, mais lui aussi m’a offensée.”
Cette phrase implicite est le cœur du retournement.
Le biais cognitif principal : la dissonance cognitive
La dissonance cognitive, théorisée par Leon
Festinger, désigne l’inconfort mental ressenti lorsqu’une personne doit faire
face à une contradiction entre son image d’elle-même et ses actes.
Ici, une élue peut vouloir se percevoir comme respectable,
légitime, cultivée, digne de sa fonction. Or, des propos racistes publics
entrent frontalement en contradiction avec cette image.
Deux options existent alors :
- reconnaître
pleinement la faute ;
- reconstruire
le récit pour sauver son image.
La deuxième option est souvent plus confortable
psychologiquement.
C’est là que l’auto-justification intervient. La personne ne
nie pas toujours totalement les faits. Elle peut même dire qu’elle regrette.
Mais elle ajoute des éléments destinés à réduire sa responsabilité :
- “J’étais
en colère.”
- “Il
s’est mal comporté.”
- “Moi
aussi, je suis discriminée.”
- “Il
m’a humiliée.”
- “Il
doit aussi s’excuser.”
Le problème n’est donc plus seulement ce qu’elle a dit. Le
problème devient ce qu’elle ressent après avoir été critiquée.
Le deuxième mécanisme : le biais d’auto-complaisance
Le biais d’auto-complaisance consiste à
attribuer ses propres erreurs à des circonstances extérieures, tout en
attribuant ses qualités à soi-même.
Appliqué à cette affaire, cela donne :
- ses
propos racistes deviennent une réaction émotionnelle ;
- la
réponse de Mbappé devient une agression morale ;
- sa
fonction politique devient une preuve de dignité ;
- sa
propre identité métisse et latine devient un argument de défense.
Ce procédé est particulièrement révélateur : elle tente de
transformer son identité personnelle en bouclier rhétorique.
En substance :
“Je ne peux pas être pleinement coupable de racisme, puisque moi aussi je
connais le mépris.”
Mais avoir soi-même subi du mépris ne donne pas l’immunité
morale pour en reproduire les mécanismes contre quelqu’un d’autre.
C’est même précisément ce qu’elle semble reconnaître à
demi-mot lorsqu’elle évoque le fait de “répéter des schémas” qu’elle dit
détester.
Le schéma DARVO : nier, attaquer, inverser les rôles
Le concept de DARVO décrit une stratégie
défensive souvent observée dans les situations d’accusation publique :
- Deny :
nier ou minimiser ;
- Attack :
attaquer la personne qui dénonce ;
- Reverse
Victim and Offender : inverser les rôles entre victime et
agresseur.
Dans cette affaire, le schéma apparaît assez clairement.
D’abord, elle tente d’atténuer la portée de ses propos.
Ensuite, elle attaque Mbappé pour sa réponse.
Enfin, elle se présente comme victime d’une violence symbolique, voire d’une
violence de genre.
Le point important n’est pas de dire que toute personne
critiquée n’a jamais le droit de se défendre. Le point important est de voir
comment la défense est construite.
Ici, elle ne sert pas seulement à expliquer.
Elle sert à requalifier la scène.
La sénatrice n’est plus seulement l’élue ayant tenu des
propos racistes.
Elle tente de devenir la femme publiquement humiliée par une star mondiale du
football.
C’est un déplacement stratégique.
Pourquoi ça peut marcher ?
Parce que le public est sensible aux récits de
victimisation.
Dans l’espace médiatique, celui qui parvient à se présenter
comme blessé, offensé ou menacé peut parfois regagner une partie du terrain
moral perdu.
C’est encore plus efficace lorsque plusieurs cadres
émotionnels sont activés en même temps :
- le
patriotisme après une défaite sportive ;
- la
défense de l’honneur personnel ;
- la
mise en avant du statut d’élue ;
- l’évocation
de discriminations subies ;
- l’accusation
de sexisme ou de violence de genre.
Le débat devient alors confus.
Et la confusion profite souvent à celui qui cherche à
échapper à une responsabilité nette.
Le piège : confondre explication et excuse
On peut analyser les mécanismes psychologiques derrière
cette réaction sans l’excuser.
Oui, il peut y avoir de la dissonance cognitive.
Oui, il peut y avoir une blessure narcissique.
Oui, il peut y avoir une tentative de sauver la face.
Oui, il peut y avoir un réflexe défensif sous pression publique.
Mais comprendre un mécanisme ne signifie pas l’absoudre.
La psychologie explique comment un individu peut
reconstruire son récit intérieur pour se rendre supportable à ses propres yeux.
Elle n’efface pas la responsabilité politique et morale de ses propos.
C’est même l’inverse : plus la stratégie de retournement est
visible, plus elle montre la difficulté à assumer clairement la faute initiale.
Le vrai enjeu : qui a le droit d’être offensé ?
Cette affaire pose une question plus profonde : dans les
controverses raciales, qui obtient le droit social d’être considéré comme
offensé ?
La personne visée par des propos racistes ?
Ou la personne qui reçoit une réponse ferme après les avoir tenus ?
Le retournement rhétorique cherche précisément à répondre :
“moi aussi”.
Mais ce “moi aussi” n’est pas neutre. Il sert ici à
relativiser l’asymétrie de départ.
Mbappé n’a pas attaqué une identité protégée. Il a dénoncé
une élue pour des propos racistes. La sénatrice, elle, a mobilisé des
représentations raciales déshumanisantes et un déni implicite de francité.
Ce n’est pas le même niveau de violence symbolique.
Conclusion
L’affaire Mbappé-Amarilla illustre une mécanique classique
des polémiques contemporaines : quand la faute devient difficile à défendre, on
tente de déplacer le procès vers la réaction de la victime.
Le biais cognitif central est probablement la dissonance
cognitive, accompagnée d’un biais d’auto-justification. La
stratégie rhétorique, elle, ressemble fortement au DARVO :
minimiser, contre-attaquer, puis inverser les rôles.
Ce n’est pas seulement une défense maladroite.
C’est une tentative de reprendre le contrôle du récit.
Et dans les débats publics, contrôler le récit, c’est
souvent tenter de contrôler la faute elle-même.
Mais ici, le cœur de l’affaire reste intact : des propos
racistes ont été tenus, puis la personne qui les a tenus a tenté de transformer
sa mise en cause en préjudice personnel.
C’est précisément ce retournement qu’il faut savoir
identifier.
Parce que lorsqu’un agresseur symbolique parvient à devenir
la victime du récit, la faute initiale ne disparaît pas.
Elle est simplement recouverte par du bruit.
Restez aux aguets : démasquer les biais cognitifs, c’est
apprendre à ne plus se laisser piéger par les récits inversés — et avancer vers
une vie plus lucide, plus apaisée, plus sereine.
Soutien aux Bleus et à Kylian Mbappé : que le terrain réponde avec dignité, talent et sang-froid. Bonne chance pour le quart de finale contre le Maroc.
Références :
- Festinger
(1957) — dissonance cognitive.
- Kunda
(1990) — raisonnement motivé et l’autojustification.
- Freyd
(1997) + Harsey & Freyd (2020) — schéma DARVO.
- Sykes
& Matza (1957) — techniques de neutralisation de la
faute.
- Bandura
(1999) — désengagement moral.
- Van
Dijk (1992) — déni discursif du racisme.
- Allport (1954) — préjugé.
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